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À la recherche des parfums disparus : quand l’archéologie réveille nos sens

Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la Science 2017, qui se tient du 7 au 15 octobre, et dont The Conversation France est partenaire. Retrouvez tous les débats et les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


Si tu t’intéresses à l’archéologie, tu te demandes sûrement comment on peut retrouver des substances disparues depuis des siècles alors qu’elles ont, en apparence, complètement disparu. C’est justement tout l’enjeu de cet article : montrer comment les analyses biomoléculaires, la palynologie et l’archéologie des produits biologiques permettent de faire parler des vestiges minuscules, parfois invisibles à l’œil nu, pour reconstituer des pratiques antiques très concrètes.

Dans les faits, l’exemple des abeilles et des produits de la ruche découverts à Forcello, en Italie, montre qu’un incendie peut parfois conserver ce que le temps détruit d’habitude. Et quand on croise les sources archéologiques, les textes, les images et les analyses chimiques, on obtient une vision beaucoup plus précise des parfums, des onguents, des huiles aromatiques et des usages médicinaux dans l’Antiquité.

L’essentiel a retenir : l’archéologie ne se limite pas aux objets spectaculaires : elle peut aussi révéler des traces invisibles de miel, de cire, de parfums et d’onguents.

  • Les produits de la ruche et les substances odorantes se conservent rarement, sauf cas exceptionnel.
  • Les analyses biomoléculaires identifient des marqueurs chimiques piégés dans les récipients.
  • La chromatographie couplée à la spectrométrie de masse est la méthode clé.
  • Les parfums antiques étaient souvent des huiles grasses parfumées, pas des parfums liquides modernes.
  • Le kaolin, le miel et certaines résines servaient à fixer, conserver ou transformer les préparations.
  • Les usages étaient à la fois cosmétiques, rituels, thérapeutiques et prophylactiques.

Une archéologie du biologique

On parle ici d’archéologie des produits biologiques, autrement dit d’une archéologie qui s’intéresse à des fabrications à base de matières organiques : aliments, remèdes, cosmétiques, parfums, onguents, résines, graisses, huiles. Ce champ est passionnant, parce qu’il permet de comprendre non seulement ce que les anciens utilisaient, mais aussi comment ils transformaient la matière pour lui donner une fonction précise.

Concrètement, le miel et la cire d’abeille appartiennent à cette grande famille de substances. Ils ont servi à nourrir, soigner, parfumer, protéger, sceller ou encore conserver. Si tu es dans une logique de recherche historique, ce point est essentiel : un même matériau pouvait avoir plusieurs usages selon le contexte, le lieu et la période.

L’Université Bretagne Sud a piloté deux programmes internationaux de recherche, Perhamo et Magi, consacrés à l’étude des substances parfumées et médicinales dans l’Antiquité grecque, étrusque, phénico-punique et romaine. Ce type de programme est précieux, car il met ensemble plusieurs disciplines qui, seules, ne suffisent pas à reconstituer la réalité antique.

Pourquoi cette approche est plus fiable

Dans la pratique, une lecture purement textuelle donne souvent une image partielle. Les textes parlent des parfums, mais pas toujours de leur composition exacte. Les images montrent des flacons, mais pas leur contenu. Les analyses chimiques, elles, peuvent retrouver des traces de molécules dégradées et confirmer ce que les sources suggèrent seulement.

C’est ce croisement des indices qui fait la force de la discipline. Les archéologues observent le matériel, les historiens relisent les textes, les archéobotanistes étudient les pollens, et les chimistes identifient les marqueurs organiques. Ce que cela change pour toi, si tu découvres ce sujet, c’est que l’archéologie moderne ne se contente plus de décrire : elle reconstitue des gestes, des recettes et des usages.

Méthodes d’identification

La méthode la plus utilisée est la chromatographie en phase gazeuse ou liquide couplée à la spectrométrie de masse. Dit simplement, on sépare les composés d’un échantillon, puis on les compare à des signatures connues pour savoir de quoi il s’agit. C’est une technique très puissante, parce qu’elle fonctionne même quand les matières sont très dégradées, mélangées ou en quantité infime.

En pratique, l’identification repose sur deux étapes :

  1. chaque constituant moléculaire est identifié grâce à son spectre de masse ;
  2. les marqueurs sont regroupés pour reconnaître un produit biologique précis.

Ce que cela implique, c’est qu’un vase apparemment vide peut encore contenir une mémoire chimique. Même si la matière d’origine a disparu visuellement, des résidus restent parfois fixés sur les parois ou piégés dans les couches internes du récipient. C’est précisément là que l’expertise de laboratoire fait la différence.

Ce que les analyses peuvent révéler

Les analyses biomoléculaires permettent notamment de retrouver des traces de vin, d’huile d’olive, de graisses animales, de résines ou de cires. Dans la majorité des cas, on n’obtient pas une recette complète au gramme près, mais un faisceau d’indices suffisamment solide pour identifier une famille de produits et comprendre leur usage.

Si tu te demandes pourquoi ces résultats sont si importants, la réponse est simple : ils apportent des données inédites. Là où l’objet seul reste silencieux, la chimie permet d’accéder à l’invisible.

Secrets d’apothicaires

En Europe méditerranéenne, la mode du parfum se diffuse surtout à partir du VIIe siècle av. J.-C. et accompagne un commerce maritime de grande ampleur. Les parfums ne sont pas seulement des produits de luxe : ils circulent, se vendent, se transmettent et s’inscrivent dans des pratiques sociales, religieuses et médicales.

Les textes et les images sont nombreux, mais ils ne disent pas tout. On sait que les parfums étaient appréciés, mais on connaît mal leur consistance réelle, leur texture, leur stabilité ou leur mode de fabrication exact. C’est là que les analyses de plusieurs centaines de petits flacons, menées dans le cadre des programmes Perhamo et Magi, ont changé la donne.

« Combien de guirlandes tressées, de charmantes fleurs, tu enlaçais autour de ta gorge délicate ! Combien de vases de parfum, brenthium ou royal, tu répandais sur ta chevelure ! »

<imAlabastre (flacon à parfum) en albâtre grec du IVᵉ s. av. J.-C.
Musée d’Apollonia (Libye), CC BY

Les chercheurs ont mis en évidence une forme ancienne d’hydrodistillation, appelée protodistillation, ainsi qu’une technique très répandue : l’enfleurage à chaud. En pratique, il s’agit d’extraire les principes aromatiques d’un végétal grâce à un corps gras maintenu à température constante. Le support le plus courant était une huile végétale, souvent de l’huile d’olive, de lin ou d’amande.

Les préparations pouvaient associer des plantes très diverses, comme la sauge, le laurier, la rose ou l’iris, à du miel, parfois à du lait, puis à des fixateurs comme l’oléorésine de conifère, le vinaigre de vin ou la cire d’abeille. Le but n’était pas seulement de sentir bon : il s’agissait aussi d’obtenir un produit stable, utile et symboliquement chargé.

Dans la pratique, ces mélanges donnaient des huiles parfumées à la rose, à la sauge ou au laurier, capables de se conserver deux ou trois ans. Elles servaient ensuite de base pour des parfums plus complexes ou pour des onguents médicinaux, parfois enrichis de composants minéraux comme la poudre de kaolin.

Exemple concret : l’aryballe étrusque

Prenons le cas d’un petit vase étrusque conservé au musée de Dinan, un aryballe du VIIe siècle av. J.-C. À première vue, l’objet ressemble à un simple flacon à huile parfumée. Mais une photographie aux rayons X a montré que sa panse contenait des nodules de tailles et de formes variées, ce qui a immédiatement orienté l’analyse.

À l’œil nu, puis à la loupe binoculaire, les chercheurs ont observé une matière dure, cassante, brun clair à brun noir, faite de strates très fines. La microscopie électronique a ensuite montré qu’il s’agissait de kaolinite. Concrètement, cela signifie que la poudre de kaolin mélangée aux huiles parfumées avait produit une crème onctueuse, dont les composants organiques se sont dégradés avec le temps tandis que la fraction minérale s’est solidifiée.

Ce genre de résultat est précieux, parce qu’il montre que les parfums antiques n’étaient pas des équivalents exacts des parfums actuels. Ils étaient souvent plus gras, plus épais, plus stables, et parfois pensés comme des soins autant que comme des objets de séduction.

Ce que les parfums antiques disent des sociétés anciennes

Dans l’Antiquité, un parfum n’était pas seulement une question d’agrément. Il pouvait signaler le sacré, accompagner un rite, protéger le corps, masquer une odeur, ou encore agir comme remède. C’est ce mélange entre plaisir, symbolique et efficacité qui rend le sujet si riche.

La notion de mymêsis de la nature est centrale : les parfumeurs cherchaient à capter et à conserver les exhalaisons florales et arbustives. Autrement dit, ils ne fabriquaient pas simplement une odeur artificielle ; ils reproduisaient, transformaient et fixaient une présence végétale.

Dans les faits, la qualité d’un parfum dépendait des matières utilisées, de leur valeur symbolique, de leur usage rituel et de leur dimension magico-médicinale. Si tu rencontres ce sujet pour la première fois, retiens surtout ceci : le parfum antique est un objet culturel complet, à la croisée du soin, du rite et du commerce.

Erreurs fréquentes à éviter

On confond souvent parfum antique et parfum moderne. C’est une erreur, car les textures, les supports gras et les usages étaient très différents. On réduit aussi parfois ces préparations à de simples produits de luxe, alors qu’elles avaient souvent une fonction thérapeutique ou religieuse.

Autre piège : croire qu’un objet archéologique sans contenu visible ne dit rien. En réalité, les résidus, les strates internes et les marqueurs chimiques peuvent livrer des informations très précises. C’est justement ce que l’archéologie biomoléculaire sait exploiter.


Dominique Frère intervient sur ce thème le 11 octobre à l’IUT de Pontivy dans le cadre d’un événement proposé par La Fête de la Science en Bretagne. Visionnez « Les parfums à l’époque archaïque » ; conférence filmée de l’auteur au Collège de France, première et deuxième partie.

Dominique Frère, Professeur d’archéologie et d’histoire de la Méditerranée occidentale, Université de Bretagne Sud

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

FAQ

Qu’est-ce que l’archéologie des produits biologiques ?

C’est une branche de l’archéologie qui étudie les matières organiques anciennes comme les huiles, les graisses, les parfums, les résines ou les produits de la ruche. Elle combine des sources archéologiques, historiques et chimiques pour comprendre leur fabrication et leur usage. Dans la pratique, elle permet de retrouver des gestes et des recettes que les objets seuls ne révèlent pas.

Comment les archéologues identifient-ils les parfums antiques ?

Ils analysent les résidus contenus dans les récipients grâce à la chromatographie et à la spectrométrie de masse. Ces techniques détectent des marqueurs chimiques caractéristiques de certaines substances organiques. Ensuite, les chercheurs recoupent ces résultats avec les formes des vases, les textes et les images.

Pourquoi les parfums antiques ne ressemblent-ils pas aux parfums modernes ?

Parce qu’ils étaient souvent fabriqués sur une base huileuse et non alcoolique. Ils étaient plus épais, plus stables et parfois enrichis de miel, de cire ou de poudres minérales. En pratique, ils servaient autant au soin qu’au rituel ou à la séduction.

À quoi servait le kaolin dans les parfums antiques ?

Le kaolin servait à donner de la consistance aux préparations parfumées. Mélangé à des huiles aromatiques, il pouvait produire une crème onctueuse. Ce type de mélange était utile pour des usages cosmétiques ou médicinaux.

Que nous apprend la découverte de Forcello ?

Elle montre que des produits de la ruche et des pratiques apicoles antiques peuvent être conservés dans des contextes exceptionnels. L’incendie a figé des indices qui auraient normalement disparu. Cela confirme aussi l’intérêt des analyses archéobotaniques et biomoléculaires pour comprendre l’Antiquité.

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